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Extrais du livre « Un balcon à Nessebar »

D’origine étrangère
Extrais du livre « Un balcon à Nessebar », Irina Tonas, ISBN 978-954-9870-35-0

J'avais treize ans quand j'ai commencé le chant avec ma tante Maria qui était cantatrice à l'Opéra de Sofia, la ville où je suis née. Je me souviens encore de m'être cachée à quatre pattes sous sa fenêtre pour l'écouter chanter. Je répétais sans cesse après elle les paroles de cette musique qui me faisait frémir sans en comprendre le sens. Tout me bouleversait : la musique, la voix de Maria, mes genoux endoloris et tout mon corps roulé en boule, un pur bonheur... Je ne savais pas que j'apprenais l'air de Tosca et que cette émotion serait la plus forte de ma vie! Comme un serment, comme un élan! Cet air qui me transformait chaque fois en éclair quand je courrais vers la maison en le répétant ... Maria avait une très belle voix, mais elle était malheureuse en amour : un amour si pur et si simple - qui finira plus tard par une tragédie, tout comme Tosca...

Je suis passionnée par les mystères de la vie, par le symbolisme, par l’histoire et l’art. Très tôt, j’ai nouée un pacte avec des « gens étranges », souvent « des inquiétants » et cette « étrangeté inquiétante » et heureuse je faisais déjà la mienne ou, plus exactement, je me découvrais être en proie à une passion qu’on ne peut nommer qu’étrange.

Mon destin était de devenir étrange ou d’être différente des autres : de savoir jouer un peu du piano, de lire deux clefs dans une partition, d’être extraordinairement sensible au son des langues, mais c’est la musique qui ébranlait presque ma raison ce qui fait que même le nom de « musique » me paraissait impropre.

Chant des chants, voilà qui peut mieux évoquer cette langue des langues, la plus fascinante, à mes yeux, parce que se rapprochant le plus des notes grâce aux quelles s’écrivaient les partitions que je déchiffrais, et surtout ce qui fut à l’origine de mon secret.

Alors d’étrange - je suis devenue étrangère (sans parenthèses) ... à la recherche des émotions « étranges », toujours secrètes, que la jouissance d’une prière pour franchir au moment voulu la « porte secrète » avec confiance et attente...

J'ai chantée toujours si légèrement que j'aimais de plus en plus la difficulté : c'était très amusant de chanter si facilement les choses difficiles pour les autres! Chaque jour c'était une aventure, chaque jour j'étais une enfant qui grandissait émerveillée. J'apprenais la musique en même temps que l’école et mes cours de gymnastique, tout en me préoccupant de la santé de maman et de l'absence de papa.

Sa longue maladie m’avait appris à connaître mes limites et ma capacité à endurer la souffrance de chaque jour et son immense univers m’a aidé à me battre pour mes rêves, aussi grandioses et inaccessibles qu’ils pouvaient paraître. J'étais fascinée par son regard et par l’irrésistible attrait qu’elle exerçait sur moi, qui entraîné chaque jour un tourbillon d'espérance - et j'ai prié dans mes aires :

- « Seigneur, faites qu'elle vive! » ... Notre fusion était totale et foudroyante : à chaque instant je sentais un immense besoin de l’aimer, de la toucher, de l'embrasser... Elle était si belle, si merveilleuse, qu’elle me disait à chaque fois, lorsque je partais chanter :

- « Va ! Ne t'inquiète pas pour moi, je serai là! ». Son arthrite aigue la clouait souvent au lit, mais ses paroles étaient empreintes d’une telle douceur et élégance que je repartais chaque fois avec des ailes dans le dos qui m’emportaient toujours plus haut ! Papa était présent par la pensée et par ses lettres aussi : je rêvais de rencontrer un homme comme lui - beau et grand, les cheveux sombres et coupés ras, les yeux si noirs et si profonds - qu'il était capable de se faire comprendre sans prononcer la moindre parole! Son regard ardent et pénétrant me suit encore et c'est grâce à lui que j'ai pu me construire une personnalité forte comme un roc : je voulais y arriver! Je voulais être cantatrice!

J'étais obsédée et torturée par le dilemme : rester en Bulgarie sans avenir ou partir et me consacrer corps et âme à mon amour pour le chant. Il n'y avait pas à hésiter et je n'avais pas le choix. Je partis et tout devint possible : cette passion qui se transformait de jour en jour en une terrifiante émotion - un fantasme que je créais autour de mes partitions. Je ne vivais plus au calme, je ne vivais que pour le chant et pour mon fils, je dessinais et j'écrivais des poésies.J’enfouissais mes chants bulgares au plus profond de moi-même avec les adieux de mon père ; je ne voulais plus revivre la torture de cette séparation. Je laissais derrière moi ma terre en flammes...!

***

J'ai marché derrière maman tout doucement sans faire de bruit entre les herbes sèches et brûlées par le soleil, entre des tombes inconnues et éparpillées comme de petites fleurs parsi par la, disséminées de présence et couverts quelque fois de petites croix ou de très grosses barricades - comme pour dire - la c'est ma place...Impossible de faire changer tout ça...c'est mon pays... j'ai toujours eu peur des cimetières : et si tout d'un coup un tremblement de terre ou une énorme rivière surgissait sous terre en faisant remonter tous ces os à la surface?...

- Voila, ils sont enterrés là tes grands-parents ! - maman s'approche d'une petite plaque en marbre blanc sculptée d'une croix et leurs deux photos...

...Je suis sauvée!... toutes ces tombes sont restées à leurs places calmes et sereines... maman me regarde et on ne dit rien... et cependant je sens une présence...

- Tien! - dit maman, - prend cette bouteille de vin et moi celle avec de l'eau et versons les ensembles ici ...près de leurs têtes...

...Je craignais à nouveau de marcher sur leurs corps, alors je fais un grand tour et je versais la bouteille de vin sur la tombe... coutume orthodoxe survenue au fil des temps, sans oublier, en silence... La Nature a besoin de ses morts...qu'ils se fondent dans cette grisaille naturelle qui est notre terre...et on a besoin de se rapprocher d’elle pour contempler non seulement notre terre et ses souvenirs, mais le chant du silence et le temps de solitude...cette tache singulière est tout a fait humaine que me semble la perfection musicale d'une partition...

- Je pars, grand-mère, garde toi bien, tu m'attendras? D'accord! ...- elle me sourit...

Ma grand-mère n'est plus là, il me reste son amour et son courage, sa voix me caresse encore, je vois son sourire qui me rappelle le soleil de mon pays ... Elle est partie vers une autre vie et ses yeux me regardent tous les soirs avec les lumières les plus éloignées au bout du ciel! Comme je désire lui dire que l’histoire de sa vie dure qu'elle a dû surmonter, et les sacrifices q'elle a dû faire, m'ont aidé à m'en sortir aussi et à me battre souvent dure comme un roc...

- Je ne peux pas t'attendre, mais tu va réussir, - me disait - elle - tu rencontreras des gens qui n'aimeront pas ta beauté et ta voix, des gens qui vont essayer de te détourner et te blesser... ne renonce jamais a ton idée, suit ta route, ton intuition, écoute la voix qui te parle, lève les yeux vers le ciel et tu survivras!

- ...Comment lui dire, qu’ aujourd'hui j'ai appris à partager cet amour avec les autres afin de donner, de croire et d’attendre mes rêves les plus fous, mon horizon le plus lointain! - Elle été sage et forte - je la vois! Elle est là! - les yeux fermés, j'ai pu guérir et aider tous ceux qui m'ont appelé dans leur souffrance et leur pénitence...elle m'avait appris à connaître les plantes, les aimer, les planter et les cueillir ; ses chants, je les entends...je les chante moi - aussi... - Il pleut dans mon âme..

Manhaim

J'ouvre la fenêtre - une ville magnifique! Un rideau lourd de pluie vient de se lever et le soleil vient d'embrasser le ciel et de toucher les pointes des arbres si vertes et si hautes, que j'avais l'impression de voir un immense collier d'émeraudes à l'horizon!

Je respire un air si pur et si frais que j'oublie mon long voyage depuis Sofia, mes péripéties à la frontière autrichienne et les douaniers qui m'ont fait descendre du train à deux heures de matin, parce que mon visa venait d’être périmé de quelque heures... Tandis que je marchais égarée sur le quai, j'aperçus juste devant moi la porte du wagon première classe - j'ouvre et je monte ,je m'étouffe...je vois un homme qui me dit : "Gutten abend" à deux heures de matin... je m'assois... Seigneur! - je ne respire plus... et le train est reparti... Je suis libre!... Le rideau de fer se lève... et je prie : « Grand-mère fait qu'ils ne reviennent plus! »...

C'était hier. Je suis arrivée dans cette ville sans connaître personne. J'ai louée une chambre d'hôtel et il me reste deux jour avant d'auditionner à l'Opéra...Je ferme les yeux et le soleil de Mannheim vient m'embrasser : une fenêtre de l'immeuble en face me fait un clin d'œil - je rêve et ... je veux vivre!

Deux jours plus tard je chantais "La mamma morta"... je choisis toujours le dramatique, le plus difficile, est-ce que c'est parce que je viens d'un pays tragique et que je veux en finir pour toujours avec les horreurs d'une politique de choc et d'une perte de conscience à l'infini, ou parce que je veux chasser de ma mémoire les visages de tous ces bulgares qui partent le matin travailler, à moitié endormis par la routine, à moitie désespérés de n’a pas perdre sa route vers le fleurissant communisme et le soir rentrent chez eux pour s'endormir devant la télé et rêver le paradis rouge?... Vie impossible, sans excuse, sans prétexte!? Combien de temps encore pour rompre les chaînes qui les lient à cette machine de propagande d'un monde sans futur, sans différence au niveau social' un monde nouveau -quelle stupidité!

Pendent treize siècles d'existence, un seul - le grand Levski* ,a su réveiller l'âme bulgare et personne ne l'avait compris! L'histoire après lui demeure toujours la même pour encore deux ou trois générations à venir.

"Faim et misère..." - chante Maddalena... et c'est dans cette douleur que j'ai grandi...que j'ai senti ma voix se transformer et j'ai pleuré de bonheur d'être choisie dans cet univers de folie... "Tes larmes, je les recueille! Je suis ton chemin et je te soutiens! Souris et espère! Je suis l'amour!"...j'ai senti que je n'étais plus seule, j'ai cessé de craindre les créatures du communisme, j'ai fait mes adieux aux "habitudes" imposées, j'ai franchi une nouvelle porte - ma voix est devenue ma seule voix - je suis libre et je ne vis que pour mon chant... en face de moi, cinq ou six personnes discutent sans m'écoutez et sans avoir conscience de mon état d'esprit, sans savoir que c'était le jour de ma chance...les choristes à ma gauche discutent eux aussi : les choristes de tous les chœurs au monde ont les même visages, les même caractères et ils critiquent de la même façon toutes les chanteuses : surtout quand elles ne sont pas blondes, mais belles et jeunes... slaves - en plus - bonne musicienne, chant sans faille, impeccablement juste : presque du jamais entendu : une voix comme une montagne, si pure et si légère, qu'on se demande ce qu'elle fait elle ici. ... quand quelqu'un me sourit en me disant " nous vous proposons un contrat pour six mois et nous voulons voir votre évolution", il a dit presque sa... et "goutt" aussi : cela, je l'ai bien compris ; je savais moi aussi que c'était bien : merci maman pour la voix que tu m'a donnée, - ce cadeau du ciel, merci à papa aussi pour la liberté, et à mon fils pour l’espoir; je remercie le ciel surtout de me garder en vie, la mer qui me caresse et à chaque fois ses vagues fraîches qui me portent sur ces ailes et à cette eau - doucement salée, que je peux même boire , sans qu'elle me fasse du mal, aux montagnes natales et aux champs à perte de vue, à la rivière de mon enfance où j'attrapais ces poissons à mains nues; je remercie aussi... c'est vraiment très dur de se rappeler toutes les personnes qui m'ont appris toutes les choses aussi simples dans la vie ,comme aimer et rêver, écouter et respecter, courir et sourire, lire et lire mes partitions, dessiner et danser avec mon destin au bout de souffle ?

« Vous avez des amis dans la ville, quelqu'un peut vous aider à vous installer? »

-Moi !? Oui ! Bien sûr !... (Bien sûr? - Menteuse! disait l'autre voix en moi) - Mais comment faire, quand tous m'ont appris à dire toujours "oui" même si c'était un "non" aussi lourd qu' un éléphant? - je réponds aussi vite ! J'avais des amis mais je pourrais consacrer des heures et des heures à mes partitions et à mes répétitions : sans dormir ou dormir très peu, des jours entiers à apprendre et écouter des airs d'opéra...j'ai appris à jeûner et je pourrais rester pendant vingt et un jour sans manger...sans problème - je maîtrise parfaitement mon corps et mon esprit, je savais me suffire et je savais me guérir...j'ai été libre de parcourir le monde et le monde était là pour me protéger dans l'espace d'un grande voyage qui été ma nouvelle naissance, ma nouvelle ville, mon travail, et demain toujours mon travail, mes partitions et mon crayon dans ma nouvelle ville...